"Pourquoi lire les classiques (1)"
Pourquoi lire les classiques ?

Le titre [1] n’est pas de moi, mais d’Italo Calvino, un des grands écrivains italiens contemporains(1923-1985). Un vieil érudit enterré sous des piles de volumes poussiéreux ? Pas vraiment ! Proche de l'Oulipo [2] dès 1964, Calvino s’est toujours intéressé à la littérature populaire et au fantastique. Son livre le plus connu ? Sans doute Le Baron perché… ?
Et alors, me direz-vous, pourquoi diable lire les classiques ? Eh bien découvrez d’abord les arguments de Calvino, un cadeau de Sophie Coste, notre enseignante de Méthodologie à Lyon 2.
Toujours pas convaincus ? Alors à moi d’argumenter ! Lire les classiques, c’est une des meilleures méthodes pour optimiser son temps de lecture ! Et le temps de lecture, c’est sacré ! Notamment pour ceux dont, depuis des années, la pile ne cesse de monter à l’assaut de leur table de nuit ou qui vont devoir investir bientôt dans une énième bibliothèque ! À titre d’exemple, allez donc voir le quiz croustillant que je vous ai mitonné ! C’est un extrait de catalogue de Plon qui figurait en 1921 dans une anthologie de la poésie chinoise colligée par un diplomate, Georges Soulié de Morant. Cette (très) honorable maison y recense :
· 248 ouvrages rédigés par 77 auteurs français.
· 16 ouvrages rédigés par 7 auteurs étrangers.
Dans la liste « française », je connais les noms de 11 des 77 auteurs et j’ai lu 9 de leurs 248 ouvrages ! Dans la deuxième liste, je connais trois des sept auteurs (Dostoïevski, Tchékhov et Edith Wharton), et j’ai lu 11 de leurs 16 livres ! [3] Pourquoi un tel écart de rémanence mnésique ? Les « étrangers » auraient-ils plus de talent que leurs homologues français ? Grand Dieu non ! Mais Plon a attendu la sanctification du temps, probablement pour ne pas prendre trop de risques avant de traduire. Davantage de recul ! Simple, non ?
À votre tour maintenant : faîtes le quiz en annexe : combien de ces auteurs connaissez-vous ? Combien de ces livres avez-vous lu ? Inscrivez le résultat dans le tableau ci-dessous !
Si donc, lecteur de l’époque, respectueux des modes du temps, vous vous étiez farci les auteurs célèbres du catalogue, vous auriez ingurgité :
- 39 Paul Bourget (de l’Académie française !)
- 20 Henry Bordeaux (de l’Académie française !)
- 11 Paul ou Victor Margueritte (de l’Académie Goncourt !)
- 10 Jérôme et Jean Tharaud (de l’Académie française ! et… antisémites acharnés)
Soit un total de 80 ouvrages qu’aucun lecteur d’aujourd’hui n’aurait sans doute l’idée d’ouvrir… !
Mais si vous aviez suivi les sages conseils de Calvino, vous auriez pu, en plus de sa bibliothèque idéale, butiner Zola, Hugo ou Maupassant ou batifoler chez Flaubert ou Sand. Sans parler de Jules Vallès, de Darien[4], ou de J.K. Huysmans[5], ou encore de Mark Twain[6] ou de Thoreau[7] ! Et je garde pour moi (pour le moment) Kipling, London, Rider Haggard[8] ou les Rosny[9] : sinon vous allez tout lire, et il ne me restera plus de merveilles à vous proposer pour les prochains numéros !
C’est pas mieux que Paul Bourget et Victor Margueritte ?
Alors laissez infuser, pour l’amour du ciel !
[1] CALVINO, Italo. Pourquoi lire les classiques ?
[2] L’Ouvroir de Littérature Potentielle. Pères fondateurs : Raymond Queneau (oui, l’auteur de Zazie dans le Métro !) et le mathématicien François Le Lionnais ! Ajoutez-y Perec (celui-là même qui a écrit La Disparition, 312 pages sans utiliser la lettre «e » !), et vous aurez une idée des pointures !
[3] Pour résumer :
| 90 ans après | Auteurs toujours connus | Ouvrages encore lus | ||
| De moi | De vous ? | Par moi | Par vous ? | |
| Français | 14% |
| 4% |
|
| Étrangers | 43% |
| 69% |
|
[4] Au moins Biribi ! Ou peut-être Le voleur ? Louis Malle en avait fait un bon film, avec Belmondo, en 67. C’était au temps où Bébel y croyait… !
[5] À Rebours. Si vous l’avez dans votre bibliothèque, et que vous ne l’avez pas encore lu, époussetez-le et installez-vous confortablement (mode d’emploi !)
Si vous ne l’avez pas, courez l’acheter chez votre libraire favori, ou commandez-le sur votre site habituel. Satisfaits ou remboursés, c’est la devise de la maison !
[6] Tom Sawyer et Huckleberry Finn (« l’entrée dans la littérature du langage parlé américain ») ou une des innombrables nouvelles.
[7] Walden ou la vie dans les bois. Thoreau est un de nos premiers écolos.
[8] Mais si, vous connaissez : Les mines du roi Salomon ! Mais il y a peut-être encore mieux : She (la divine Ayesha, Celle-qui-doit-être-obéie !)
[9] Les premiers grands « préhistoriens » littéraires : Le félin géant ou La guerre du Feu. Oui, oui, celui dont Jean-Jacques Annaud a tiré le film éponyme (Ça y est, j’ai réussi à placer « éponyme » ! J’adore ce genre de mot ! Il y a dix ans, il n’y avait que les spécialistes d’inscriptions latines qui connaissaient sa signification, voire son existence. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas lire l’Équipe sans le croiser...) en 1981. Je ne suis même pas sûr que les Rosny soient au générique… Oh, si, peut-être, après tout !