Etienne Jodelle / Théophile de Viau (3)

Publié le par Au fil des pages

Je me trouve et me pers

Je me trouve et me pers, je m'asseure et m'effroye
En ma mort je revis je vois sans penser voir,
Car tu as d'éclairer et d'obscurcir pouvoir,
Mais tout orage noir de rouge éclair flamboye.

Mon front qui cache et monstre avec tristesse, joye,
Le silence parlant, l'ignorance au sçavoir,
Tesmoignent mon hautain et mon humble devoir,
Tel est tout cœur, qu'espoir et désespoir guerroye.

Fier en ma honte et plein de frisson chaleureux,
Blasmant, louant, fuyant, cherchant l'art amoureux,
Demi-brut, demi-dieu, je fuis devant ta face,

Quand d'un oeil favorable et rigoureux, je croy,
Au retour tu me vois, moy las ! qui ne suis moy :
Ô clair-voyant aveugle, ô Amour, flamme et glace

Etienne Jodelle
Les Œuvres et Mélanges poétiques, 1574

 

Ode



Un Corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J'entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J'ois Charon qui m'appelle à soi,                                    
Je vois le centre de la terre.

Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s'accouple d'une ourse,
Sur le haut d'une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.


Théophile de Viau
Œuvres, 1621

 

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